Le numérique : opportunité ou risque pour l’emploi ? Lettre ORSEU janvier 2017

orseu_unsa.JPGLes études foisonnent sur les créations et les destructions d’emploi dans le numérique. Certaines nous décrivent l’apocalypse, d’autres nous conseillent de dormir tranquille.

Récemment le Conseil d’orientation de l’emploi nous a ainsi affirmé que seuls 10 % des emplois seraient impactés par l’automatisation et la numérisation, principalement des agents d’entretien et des ouvriers peu qualifiés.

On ne peut qu’être frappé par l’absence de base scientifique sérieuse de la plupart de ces « études », avec des catégories d’emplois très variés et des chiffres d’emplois menacés allant de 10 à 45 %.

Voyons de quoi sommes nous à peu près certains.

La Recherche et développement (R&D) est particuliè- rement active dans le domaine de l’intelligence artificielle. Ces outils sont très efficaces dans l’analyse de situations et l’établissement de diagnostics. Cela impacte donc des métiers commerciaux, notamment les conseillers en clientèle bancaire, les métiers du médical (assistance au diagnostic), les métiers du droit (recherche automatique de jurisprudences, pré-analyse de cas), etc.

Les emplois menacés en tout ou partie sont donc des emplois de techniciens et de cadres moyens.

Pour les spécialistes de haute technicité comme les médecins, il s’agit d’un outil leur permettant d’accroître leur efficacité, mais peut-être aussi leur productivité.

Les emplois créés sont des emplois d’informaticiens, de data scientists, etc. Il s’agit donc d’emplois d’un niveau technique moyen plus élevé que les emplois supprimés. Sont-ils substituables ? Dans la plupart des cas, la réponse est clairement non. Il faudrait une longue reconversion pour transformer un conseiller en clientèle en data scientist. Les emplois créés seront-ils aussi nombreux que les emplois supprimés ? On peut au moins en douter.

On pourrait raisonner de manière identique pour les véhicules autonomes. Ces derniers sont susceptibles de supprimer de nombreux emplois de chauffeur à échéance maximum d’une décennie, et de créer en échange un nombre très inférieur d’ingénieurs. Il en va encore de même avec l’Internet des Objets, l’automatisation de tâches comptables ou une nouvelle vague de robotisation de l’industrie. Les catégories d’emplois concernées sont donc très larges. Mais comment les identifier avec précision ?

Pour qu’un emploi soit menacé par le numérique, il faut selon notre analyse remplir au moins 3 conditions, toutes nécessaires :

  • Que la tâche soit automatisable en l’état actuel

des technologies. Nous avons vu que cela ne concerne pas que les tâches routinières et simples, mais aussi de nombreuses fonctions occupées aujourd’hui par des professions intermédiaires, voire supérieures.

  • Que les employeurs voient un intérêt à cette

substitution de l’Homme par la machine. Il s’agira souvent d’un calcul économique. Même si un taxi autonome est plus cher à l’achat qu’un taxi classique, l’économie du salaire du chauffeur rend vite l’opération rentable.

  • Que les investissements en R&D rendent

l’innovation opérationnelle à court terme. C’est le cas de la voiture autonome et de beaucoup de logiciels d’intelligence artificielle. Par contre, même s’il est concevable techniquement, le robot-laveur capable de se substituer en tout ou partie au personnel de ménage ne semble pas à l’agenda des chercheurs, sans doute par manque de demande des employeurs. Si cette demande émergeait, il faudrait probablement une décennie pour passer de la R&D à la commercialisation de masse.

Nous voyons donc que pour identifier les emplois menacés, l’analyse de ce qui a été automatisé par le passé n’est pas d’un grand secours. Il vaut mieux regarder vers l’avenir et observer les innovations. L’analyse du passé aurait sans doute permis de prévoir la nouvelle vague de robotisation de l’industrie. Mais les progrès de l’intelligence artificielle et surtout son développement opérationnel étaient difficilement prévisibles en l’an 2000.

Dès lors quel impact le numérique aura-t-il sur l’emploi ? Dans les secteurs concernés, il apparait très vraisemblable :

  • Qu’il détruira plus d’emplois qu’il n’en créera
  • Que les emplois créés seront beaucoup plus

qualifiés que les emplois détruits et que peu de victimes des suppressions pourront s’y reconvertir.

La question est donc de savoir si, comme lors des précédentes grandes mutations technologiques, de nouvelles activités se créeront pour permettre de créer de nouveaux emplois, comme à l’époque où les ouvriers agricoles se sont transformés en ouvriers de l’automobile.

Et là, nous sommes dans l’incertitude. Il n’y a à l’évidence pas de nouveau grand produit de consommation susceptible de tirer la croissance, comme la voiture ou l’électroménager au XXe siècle. Selon beaucoup d’études, la transition énergétique pourrait créer un million d’emploi. Le tourisme offre encore de belles possibilités, mais il s’est déjà beaucoup massifié. Les besoins sont encore très importants dans l’éducation, la santé, les services aux personnes âgées …

Il reste que le développement de la plupart de ces secteurs relève d’un choix de société. Les « gagnants » de la nouvelle économie seront-ils prêts à payer les impôts nécessaires pour financer l’éducation et la santé ? Seront-ils prêts à suffisamment bien payer la personne qui s’occupe de leur vieille maman pour que ce(tte) salarié(e) puisse s’offrir des vacances et donc consommer du tourisme ? La question est donc loin d’être seulement économique. Le syndicalisme et le politique ont leur rôle à jouer pour combattre les égoïsmes et construire une société numérique et solidaire.

J’ai voulu poser ce problème en guise d’éditorial en ce début d’année électorale. Cela ne m’empêche pas de souhaiter que cette année soit très belle pour nos lecteurs.

Consulter le guide numérique à l’usage des syndicalistes

Jean-Pierre Yonnet